Poète Peintre des Mots

Le Vertige des Immobiles

Le Vertige des Immobiles

 

Je suis là, assis à regarder le monde.
Je ne fuis pas la réalité — je la laisse simplement passer devant moi,
comme un fleuve que je n’ose pas traverser.
Je suis là, assis à maîtriser ma passivité,
à apprivoiser ce silence qui me tient lieu d’action.
Je ne fuis pas — je ne suis que spectateur,
un témoin sans geste, un vivant sans mouvement.

Pourtant je sais que le monde change.
Je sais que la terre se réchauffe,
qu’elle brûle de tous feux,
même ceux que les hommes allument pour nuire.
Des guerres pour des idéologies à la con,
pour un peu plus de territoire,
pour un peu plus de fanatisme religieux,
pour un peu plus de richesse.
Et les êtres humains dans tout cela ?
Des corps qu’on déplace, qu’on brise, qu’on oublie.
Des vies qu’on sacrifie comme si elles n’avaient jamais respiré.

Je sais aussi que certains se détruisent autrement,
dans le silence des nuits,
avec toutes ces drogues qui les font rêver et s’abrutir,
parfois mourir,
comme si disparaître valait mieux que de se lever pour quelque chose,
comme si tout cela les anesthésiait,
les éloignait d’eux-mêmes,
les empêchait de voir que le monde brûle vraiment.

Et cela traverse tous les milieux,
ceux qui fuient par désespoir
comme ceux qui fuient par performance,
ceux qui veulent oublier
comme ceux qui veulent tenir,
tous ces humains qui se consument
pour paraître plus forts que ce qu’ils sont.

Et je suis là,
à ne rien faire.

Le pire dans tout cela,
c’est que nous sommes des millions comme moi
à rester là, immobiles,
à regarder la catastrophe comme un spectacle,
à espérer que quelqu’un d’autre se lève,
que quelqu’un d’autre crie,
que quelqu’un d’autre sauve ce qui peut encore l’être.

Cela me donne le vertige,
l’envie de vomir.
J’ai honte de moi,
honte de nous,
honte de cette humanité assise
qui attend que le monde s’écroule pour enfin se lever.

Qu’allons-nous laisser aux autres ?
Des cendres ?
Des ruines ?
Des regrets ?
Des excuses trop tardives ?
Et moi, que vais-je me laisser à moi-même,
à nous, ici présents ?
Juste ce regard qui observe les scènes,
ce regard qui voit tout,
qui comprend tout,
mais qui ne bouge pas.

La culpabilité s’installe en moi comme une ombre,
une présence qui me suit,
qui me murmure que je pourrais faire plus,
que je devrais faire plus,
que je devrais être un relais de réveil,
un souffle,
un cri,
un pas.

Mais je reste là,
assis,
à regarder le monde.
Et le monde me regarde,
comme pour me demander :
« Qu’attends‑tu ? »

Joel Charvillat.

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